
Le Bal des Ardents (1393) : comment un bal masqué plongea la France chrétienne dans la folie royale
- Histoire
- 10 février 2026
Quand la fête devient châtiment
L’histoire de France est jalonnée de batailles, de sacres et de miracles, mais parfois, ce sont les excès de cour qui scellent le destin d’un royaume. Le Bal des Ardents, survenu le 28 janvier 1393, n’est pas qu’un accident tragique : il est un signe, presque un avertissement providentiel, adressé à une monarchie déjà fragilisée. Cette nuit-là, sous les voûtes parisiennes, le feu dévora plus que des corps : il consuma l’autorité sacrée du roi et précipita la France dans l’incertitude.
À travers cet événement, c’est toute la fragilité humaine du pouvoir royal, pourtant oint par Dieu, qui se révèle. Dans une France chrétienne engagée dans la Guerre de Cent Ans, la folie du roi devient une épreuve collective, spirituelle autant que politique.
Le contexte historique : la France à la fin du XIVe siècle
Un royaume éprouvé par la Guerre de Cent Ans
À la fin du XIVe siècle, la France traverse une période sombre. La Guerre de Cent Ans contre l’Angleterre saigne le royaume, tant sur le plan démographique que moral. Les campagnes sont ravagées, les villes sous pression fiscale, et la noblesse divisée. La monarchie, censée être le pilier de l’unité chrétienne et nationale, vacille.
Le roi Charles VI, issu de la dynastie des Valois, monte sur le trône en 1380. Jeune, pieux et plein d’espoir, il incarne d’abord le renouveau après le règne éprouvant de Charles V. Mais cette espérance sera de courte durée.
La monarchie sacrée et la foi chrétienne
Dans la France médiévale, le roi n’est pas un simple souverain politique. Il est le lieutenant de Dieu sur terre, sacré à Reims, chargé de protéger l’Église et le peuple chrétien. Toute atteinte à sa personne est perçue comme une menace spirituelle pour la nation entière. La santé mentale du roi, en particulier, est vue comme un reflet de l’ordre divin… ou de son dérèglement.
Le Bal des Ardents : récit d’une nuit de feu
Une fête aristocratique aux accents païens
Le 28 janvier 1393, la cour célèbre le remariage d’une dame d’honneur de la reine Isabeau de Bavière. Pour divertir les convives, six hommes, dont le roi Charles VI lui-même, décident de se déguiser en « sauvages ». Enduits de poix et recouverts de fibres de lin, ils incarnent des créatures mi-hommes, mi-bêtes.
Ce choix n’est pas anodin : il flirte avec l’imaginaire païen et grotesque, bien loin de la sobriété chrétienne attendue de la cour royale. Certains chroniqueurs y verront plus tard un symbole de l’abandon des valeurs spirituelles au profit de la démesure.
L’embrasement et le miracle royal
Une torche s’approche trop près. En un instant, les costumes s’embrasent. Quatre nobles périssent dans d’atroces souffrances. Charles VI, lui, est sauvé in extremis par sa tante, Jeanne de Bourbon, qui le recouvre de sa robe.
Un chroniqueur de l’époque écrit :
« Ce fut grand pitié et horreur, car le feu semblait jugement de Dieu sur les folies des hommes. »
Le roi survit, mais quelque chose en lui se brise à jamais.
Charles VI, le roi fou : portrait d’un monarque brisé
Un roi pieux et prometteur
Avant sa chute, Charles VI est surnommé « le Bien-Aimé ». Il assiste régulièrement à la messe, soutient l’Église et incarne l’idéal du roi chrétien. Sa première crise de folie, survenue en 1392, avait déjà inquiété la cour, mais le Bal des Ardents marque un point de non-retour.
La folie comme drame national
Après 1393, les crises se multiplient. Le roi ne reconnaît plus sa femme, oublie son nom, nie parfois son sacre. Dans une France où l’autorité repose sur la personne sacrée du roi, cette folie plonge le royaume dans le chaos politique.
Les princes du sang s’affrontent pour le pouvoir, ouvrant la voie aux luttes internes entre Armagnacs et Bourguignons, au cœur de la Guerre de 100 ans.
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Anecdote méconnue : la prière oubliée du roi
Un détail peu mentionné dans les récits modernes mérite attention. Selon une tradition rapportée dans des archives ecclésiastiques parisiennes, Charles VI aurait passé la nuit suivant le bal enfermé dans une chapelle privée, répétant sans cesse le Psaume 50, le Miserere. Ce chant de pénitence suggère que le roi lui-même voyait dans l’incendie un châtiment divin.
Cet épisode renforce l’idée d’un souverain conscient de sa faute morale, écrasé par le poids spirituel de sa charge.
Timeline chronologique du Bal des Ardents
Chronologie des événements clés
1380 : Sacre de Charles VI à Reims.
Août 1392 : Première crise de folie du roi.
28 janvier 1393 : Bal des Ardents à Paris.
Nuit du bal : Mort de quatre nobles, survie du roi.
1393-1394 : Aggravation de la folie royale.
Années suivantes : Luttes de pouvoir entre princes.
Début XVe siècle : Affaiblissement durable de la monarchie.
Un choc spirituel pour la France chrétienne
Le Bal des Ardents agit comme une révélation brutale. Il rappelle que la France, « fille aînée de l’Église », ne peut se permettre de renier sa vocation spirituelle sans en payer le prix. La folie du roi n’est pas seulement médicale : elle est perçue comme le signe d’un désordre moral.
Comme l’écrira plus tard Jules Michelet :
« Quand le roi tombe, c’est toute la France qui chancelle avec lui. »
Cet événement renforce, paradoxalement, la conscience chrétienne du peuple. Face à l’absence d’un guide lucide, la foi devient refuge, et l’attente d’un redressement providentiel s’ancre dans les esprits — attente qui trouvera son accomplissement, un siècle plus tard, avec Jeanne d’Arc.
Réflexion patrimoniale : les cendres comme héritage
Le Bal des Ardents nous enseigne une leçon intemporelle. La grandeur de la France ne réside pas seulement dans sa puissance, mais dans son équilibre entre autorité, foi et responsabilité morale. Lorsque cet équilibre se rompt, même un royaume sacré peut vaciller.
Préserver cet héritage, c’est se souvenir que l’unité nationale passe par une fidélité aux racines spirituelles qui ont forgé la France. Dans les cendres de ce bal funeste, brûle encore un appel à la vigilance et à l’humilité.






