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Jean-Baptiste Bernadotte : le maréchal de Napoléon devenu roi, ou la fabrique d’un mythe

Temps de lecture 8 minutes.

Il est des destinées historiques qui semblent avoir été écrites pour devenir des légendes. Un enfant de Pau, fils d’un modeste procureur, devenu général de la République, maréchal de Napoléon, prince souverain puis roi d’un royaume du Nord : sur le papier, la trajectoire de Jean-Baptiste Bernadotte possède tout ce qu’il faut pour nourrir une belle histoire nationale. Celle d’un homme parti de peu, porté par la Révolution et le mérite militaire, qui aurait finalement conquis une couronne étrangère sans renier les idéaux de liberté dont il était issu. À Stockholm comme à Pau, le récit est séduisant ; il a pour lui les palais, les statues, les cérémonies, une dynastie toujours régnante et cette formidable capacité qu’ont les monarchies à transformer leurs fondateurs en personnages presque providentiels.

Mais l’Histoire, lorsqu’on la débarrasse des dorures, devient souvent beaucoup moins confortable.

C’est précisément ce que propose le nouveau Contre-Portrait consacré à Jean-Baptiste Bernadotte, intitulé Jean-Baptiste Bernadotte ou la fabrique d’un mythe. Le discours ne cherche pas à raconter une énième biographie du futur Charles XIV Jean, ni à reprendre mécaniquement le récit héroïque du « soldat du peuple devenu roi ». Il entreprend au contraire de regarder la trajectoire de Bernadotte à rebours de sa réputation, en suivant les épisodes où le personnage officiel et l’homme historique cessent de coïncider : ses performances militaires discutables, ses ambiguïtés politiques, les intrigues du Consulat, son passage dans le camp des ennemis de la France, la conquête de la Norvège et, enfin, la transformation d’un ancien général français en ancêtre respectable d’une dynastie scandinave.

Le propos est volontairement incisif, parfois mordant, mais son véritable sujet dépasse Bernadotte lui-même. Car derrière le maréchal, le prince et le roi apparaît une question beaucoup plus vaste : comment un homme devient-il un héros historique, et que sommes-nous prêts à oublier pour que la légende puisse tenir debout ?

Regardez ou écoutez le Contre-Portrait consacré à Bernadotte

Pour découvrir cette histoire dans sa forme originale, le plus simple reste de commencer par l’émission. Le Contre-Portrait a été conçu comme un discours historique, avec son rythme propre, ses contrastes, ses formules et cette manière de faire progressivement tomber le portrait officiel pour laisser apparaître les contradictions du personnage.

Le format audio possède ici une résonance particulière : Bernadotte fut un homme de parole, de représentation, d’ambition et de politique, un homme dont la carrière fut constamment liée à l’image qu’il savait donner de lui-même. Le récit permet donc de suivre non seulement les événements, mais également la construction progressive d’un personnage public, depuis le général républicain jusqu’au souverain scandinave.

Télécharger le PDF complet

Et pour ceux qui souhaitent aller plus loin, la version PDF complète du discours constitue le véritable dossier d’accompagnement de l’émission.

Le document intégral compte quinze pages et rassemble le discours ainsi que ses sources et références. Il permet notamment de retrouver les citations, les développements et l’appareil historiographique qui donnent au contre-portrait sa matière documentaire.

I. — Salve d’ouverture : le héros qu’on vous a vendu

Le premier chapitre porte un titre qui donne immédiatement le ton : « I. — SALVE D’OUVERTURE : LE HÉROS QU’ON VOUS A VENDU ». Bernadotte y apparaît d’abord tel que la mémoire collective l’a longtemps présenté : le soldat issu du peuple, le républicain devenu roi, le Gascon parti de Pau pour s’installer sur le trône de Suède, le libéral et le pacificateur dont la dynastie règne encore aujourd’hui.

Le discours commence donc par la légende avant de la retourner. Ce procédé est essentiel, car il permet de comprendre que le problème n’est pas nécessairement que tout ce qui a été raconté sur Bernadotte serait faux. Les mythes historiques les plus solides sont rarement constitués de mensonges absolus ; ils reposent plutôt sur une sélection des faits, une amplification des qualités et un silence soigneusement entretenu autour de certaines contradictions. Le document parle ainsi d’un « mensonge par omission », d’un arrangement des faits et d’une glorification progressive d’un personnage dont certains contemporains avaient déjà souligné les ambitions personnelles, les défaillances militaires et les ambiguïtés politiques.

Le contre-portrait commence donc par cette opération presque chirurgicale : retirer le vernis sans prétendre que l’homme n’a jamais possédé de qualités. Il ne s’agit pas de transformer Bernadotte en monstre, mais de se demander pourquoi on a éprouvé le besoin d’en faire un héros.

II. — Qui est Jean-Baptiste Bernadotte ? Contexte et formation d’un ambitieux

Le deuxième chapitre revient aux origines. Jean-Baptiste Jules Bernadotte naît le 26 janvier 1763 à Pau, dans une famille de petite bourgeoisie provinciale. Son père est avocat et procureur du roi ; sa situation n’est donc pas celle de la misère, mais elle ne constitue pas davantage un tremplin évident vers les sommets de l’Europe. Lorsque la Révolution éclate, Bernadotte est encore très loin du destin royal qui l’attend.

C’est évidemment la Révolution qui bouleverse cette perspective. L’ancien système militaire, où les carrières d’officiers supérieurs demeuraient largement verrouillées par la naissance, cède progressivement la place à une armée dans laquelle les capacités, les fidélités politiques et les circonstances peuvent propulser un simple sous-officier jusqu’aux plus hauts grades. Bernadotte bénéficie pleinement de cette transformation. Il devient général de brigade en 1794, puis général de division en 1797, notamment dans le contexte des campagnes d’Italie.

Le chapitre s’attarde également sur un élément qui prendra une importance considérable dans la suite de sa carrière : son mariage avec Désirée Clary, ancienne fiancée de Bonaparte et sœur de Julie Bonaparte, épouse de Joseph Bonaparte. Le lien familial avec la maison Bonaparte constitue alors un réseau politique dont l’importance ne doit pas être sous-estimée. Le récit insiste précisément sur cette proximité, qui contribue à expliquer pourquoi Bernadotte pourra plusieurs fois se retrouver dans des situations dangereuses sans subir les conséquences que son comportement aurait pu lui valoir.

Le futur roi apparaît ainsi dès le départ comme un homme dont la carrière repose à la fois sur le talent, la conjoncture révolutionnaire, les relations et une aptitude particulière à naviguer entre les pouvoirs.

III. — L’homme de guerre : le bilan accablant

C’est ici que le discours attaque l’un des piliers les plus importants du portrait traditionnel : Bernadotte, grand chef militaire.

Le chapitre examine successivement plusieurs grandes batailles de l’Empire, non pour nier que Bernadotte ait été un soldat capable ou courageux, mais pour mesurer concrètement son bilan lorsqu’on le compare aux véritables géants militaires de son époque. À Austerlitz, le rôle du 1er corps commandé par Bernadotte est présenté comme secondaire. Mais c’est surtout Auerstaedt, le 14 octobre 1806, qui constitue le point central de cette partie.

Alors que Davout affronte avec des forces très inférieures l’essentiel de l’armée prussienne, Bernadotte se trouve dans une position où il pourrait intervenir. Il ne le fait pas. Davout remporte malgré tout une victoire spectaculaire, mais le comportement de Bernadotte restera comme l’un des grands griefs de sa carrière militaire. Le document cite à ce propos un jugement attribué à Napoléon à Sainte-Hélène, qui reproche à Bernadotte de ne pas avoir soutenu Davout et évoque déjà une possible trahison.

La suite ne contribue guère à redorer le tableau. À Eylau, Bernadotte arrive avec un retard considérable ; à Wagram, son commandement du IXe corps tourne à l’échec et Napoléon lui retire finalement son commandement. Le discours met alors en regard ces revers avec le titre de maréchal obtenu en 1804.

La thèse défendue est particulièrement sévère : le maréchalat de Bernadotte aurait moins récompensé de grandes victoires que sa valeur politique, notamment son influence auprès des milieux républicains et jacobins. Le document s’appuie ici sur l’Encyclopædia Universalis, présentée comme une source particulièrement peu suspecte de complaisance envers les critiques de Napoléon.

Autrement dit, avant même de devenir prince de Suède, Bernadotte est déjà présenté comme un homme dont la carrière ne peut être comprise uniquement à travers le mérite militaire.

IV. — L’homme des intrigues : du 18 Brumaire au « complot des libelles »

Le quatrième chapitre quitte les champs de bataille pour les coulisses du pouvoir. « IV. — L’HOMME DES INTRIGUES : DU 18 BRUMAIRE AU “COMPLOT DES LIBELLES” » examine la relation complexe de Bernadotte avec le coup d’État du 18 Brumaire puis avec le pouvoir de Bonaparte.

En novembre 1799, Bernadotte est ministre de la Guerre. Il connaît les préparatifs du coup d’État, tandis que certains de ses amis jacobins souhaitent qu’il défende le Directoire. Mais Bernadotte ne choisit ni véritablement la résistance ni véritablement le ralliement. Il attend. Cette position d’entre-deux, qui pourrait être interprétée comme prudence, devient dans le discours l’un des indices d’une caractéristique plus profonde : la tendance du personnage à ne prendre parti qu’après avoir observé de quel côté le vent tourne.

Le dossier s’intéresse ensuite au « complot des libelles » de 1802, épisode dans lequel l’entourage de Bernadotte est accusé d’avoir participé à la diffusion de textes hostiles à Bonaparte. Le général Édouard Simon apparaît comme l’un des acteurs de cette affaire, tandis que Bernadotte, soupçonné d’en être le véritable inspirateur, échappe finalement aux conséquences les plus graves.

L’intérêt de ce passage ne réside pas seulement dans l’anecdote politique. Il pose une question qui reviendra constamment : Bernadotte est-il un opposant courageux ou un homme extraordinairement prudent lorsqu’il s’agit de défendre ses propres intérêts ?

La réponse du discours est sans ambiguïté, mais le lecteur du PDF pourra surtout consulter les références mobilisées, notamment les documents relatifs aux complots militaires du Consulat et les sources conservées à la BnF et sur Gallica.

V. — La grande trahison : 1812-1813, ou quand la France fut livrée

Voici le cœur dramatique du Contre-Portrait.

En 1810, Bernadotte devient prince héritier de Suède. Il quitte progressivement l’univers politique français pour entrer dans une nouvelle logique : celle d’un homme qui doit désormais assurer son avenir dynastique. Il a besoin de la Suède, de la Russie, des puissances européennes et, surtout, d’une stabilité politique qui ne dépend plus de Napoléon.

À partir de 1812, les relations avec le tsar Alexandre Ier se développent. En 1813, Bernadotte prend officiellement les armes contre la France. Les épisodes de Gross-Beren et de Dennewitz donnent alors au futur roi un rôle militaire direct dans les défaites françaises : il combat les armées de son ancien pays avec lesquelles il avait servi quelques années auparavant.

C’est là que la question du mot « trahison » devient centrale. Peut-on considérer qu’un homme qui a changé de nationalité et qui est devenu héritier d’un trône étranger n’a plus de devoir envers la France ? Juridiquement, politiquement, la question peut être discutée. Moralement et symboliquement, elle est beaucoup plus explosive.

Le document rappelle surtout que Bernadotte ne se contente pas de rejoindre la coalition : il devient une pièce importante du dispositif qui combat Napoléon, tandis que certains cercles européens envisagent même son nom pour remplacer l’Empereur sur le trône de France. Madame de Staël et Benjamin Constant apparaissent dans cette réflexion, tandis qu’Alexandre Ier ne semble pas hostile à l’idée.

Le destin de Bernadotte prend alors une tournure presque romanesque : l’ancien général de la Révolution devenu maréchal de l’Empire pourrait devenir roi de France en contribuant à renverser celui qui l’avait fait maréchal.

Le discours reproduit également un jugement particulièrement sévère attribué à Napoléon à Sainte-Hélène, dans lequel Bernadotte est accusé d’avoir transmis aux ennemis de la France des informations militaires et stratégiques.

La grande question de cette partie n’est donc plus seulement militaire. Elle est politique et morale : à partir de quel moment la survie politique devient-elle une trahison ?

VI. — La Norvège, ou l’art d’écraser un peuple en se disant son bienfaiteur

Le sixième chapitre est probablement celui qui met le plus directement à l’épreuve l’image de Bernadotte comme libéral et défenseur des peuples.

En 1814, le traité de Kiel transfère la Norvège du Danemark à la Suède. Mais les Norvégiens ne sont pas consultés. Ils ne se considèrent pas comme une propriété diplomatique que deux monarchies pourraient se transmettre au gré de leurs intérêts. Le 17 mai 1814, à Eidsvoll, ils proclament leur indépendance, élisent Christian-Frédéric comme roi et adoptent une Constitution particulièrement libérale pour l’époque.

La réaction de Bernadotte est militaire : il envahit la Norvège.

Le contraste avec le portrait du grand libéral est évidemment brutal. Le discours rappelle que les Norvégiens résistent, que Christian-Frédéric finit par abdiquer sous la pression militaire et que l’union avec la Suède est finalement acceptée dans des conditions qui ne correspondent pas à un choix initial du peuple norvégien.

Le sujet mérite cependant d’être lu avec le PDF sous les yeux, car le document ne s’arrête pas à la polémique. Il mentionne également la reconnaissance ultérieure de la Constitution d’Eidsvoll et l’autonomie accordée à la Norvège au sein de l’union. Mais cette évolution ne fait pas disparaître la question de départ : peut-on présenter comme un acte de libération ce qui a commencé par une conquête militaire ?

C’est précisément ce genre de contradiction que le format du Contre-Portrait cherche à faire ressortir.

VII. — Charles XIV Jean : la tyrannie douce d’un jacobin repenti

Le septième chapitre nous fait entrer dans le règne suédois de Bernadotte, devenu Charles XIV Jean.

Le paradoxe est saisissant. Celui qui avait été présenté comme un républicain français et un adversaire de l’autoritarisme napoléonien devient souverain d’une monarchie étrangère et gouverne dans une direction de plus en plus conservatrice. Le document souligne même un détail particulièrement révélateur : Bernadotte ne parle pas suédois et n’apprendra jamais réellement la langue, son fils Oscar lui servant d’interprète lors de certaines réunions officielles.

Le chapitre ne nie pourtant pas les réussites de son règne. Le développement économique, le canal Göta, l’industrialisation et l’équilibre budgétaire sont mentionnés parmi les aspects positifs de la période.

Mais l’amélioration matérielle du pays ne suffit pas à faire de Bernadotte un libéral. Le discours s’appuie notamment sur une étude publiée par Framespa / CNRS pour évoquer les critiques de l’opposition libérale suédoise, notamment à propos du conservatisme du souverain, de son refus des réformes parlementaires et de sa résistance aux évolutions constitutionnelles.

Le paradoxe devient alors complet : l’homme qui avait construit une partie de sa légende sur son opposition à l’autoritarisme impérial finit par gouverner en monarque conservateur.

La légende n’est pas nécessairement construite sur l’absence totale de réalisations ; elle se nourrit souvent d’une sélection des réalisations qui permettent d’éviter de regarder les contradictions.

VIII. — La fabrique du mythe : qui a dressé ce portrait en pied, et pourquoi ?

Après avoir suivi Bernadotte dans la guerre, la politique, la diplomatie et la monarchie, l’émission arrive à son véritable sujet : la fabrication du mythe.

Le huitième chapitre cherche les artisans de cette transformation. Le premier facteur est évidemment dynastique. La maison Bernadotte règne encore aujourd’hui sur la Suède et possède donc un intérêt évident à présenter son fondateur sous un jour favorable. Le document s’intéresse notamment aux commémorations et aux représentations produites autour de la dynastie.

Vient ensuite la mémoire locale. À Pau, Bernadotte reste une figure identitaire particulièrement forte : rue, café, musée, plaque commémorative entretiennent la présence du personnage dans l’espace public. Cette fierté est compréhensible, mais elle peut aussi contribuer à rendre plus difficile l’examen critique d’un enfant du pays devenu roi à l’étranger.

Le troisième facteur est idéologique. Dans une France du XIXe siècle profondément divisée entre républicains, monarchistes et bonapartistes, les adversaires de Napoléon pouvaient facilement acquérir une aura particulière. Bernadotte, devenu l’un des ennemis de l’Empereur, pouvait alors être transformé en figure de résistance à la tyrannie impériale. Mais, comme le rappelle le discours, combattre Napoléon ne suffit pas à faire de quelqu’un un libéral.

Enfin vient le travail historiographique proprement dit. Le document évoque les biographies consacrées à Bernadotte depuis le XIXe siècle, ainsi que plusieurs exceptions qui ont davantage insisté sur les zones controversées de sa carrière. Parmi les références utilisées figurent notamment Jean Tulard, l’Encyclopædia Universalis, la Fondation Napoléon, les travaux sur la Norvège de 1814 et plusieurs publications historiques nordiques.

Le mythe apparaît alors pour ce qu’il est : non pas nécessairement une invention concertée par quelques conspirateurs, mais le résultat d’une succession de choix, d’intérêts, de mémoires nationales et de récits historiographiques qui finissent par se renforcer les uns les autres.

IX. — Conclusion : ce que Bernadotte nous apprend de nous-mêmes

La dernière partie porte un titre qui déplace définitivement le regard : « IX. — CONCLUSION : CE QUE BERNADOTTE NOUS APPREND DE NOUS-MÊMES ».

Et c’est probablement là que le contre-portrait trouve son véritable sens.

Bernadotte n’est pas présenté comme un monstre. Le document reconnaît son ambition, son charme, certaines qualités envers ses soldats et le traitement relativement généreux qu’il accorda à certains prisonniers suédois. Il ne s’agit donc pas de prétendre que tout fut noir dans sa personnalité.

Mais ces qualités ne suffisent pas à faire de lui l’homme que la légende a construit. Militairement, son bilan est jugé inférieur à celui des grands maréchaux de l’Empire ; politiquement, sa trajectoire apparaît faite de changements d’alliance, de prudence et d’opportunisme ; diplomatiquement, son accession au trône de Suède l’amène finalement à combattre ses anciens compatriotes.

La conclusion revient ainsi à une distinction essentielle : pardonner n’est pas célébrer.

C’est peut-être la formule qui résume le mieux l’ensemble de l’émission. L’histoire n’a pas besoin de transformer chaque personnage en saint ou en démon. Elle peut reconnaître les qualités d’un homme tout en conservant le souvenir de ses fautes. Elle peut comprendre les circonstances sans transformer les circonstances en excuses. Elle peut étudier une réussite politique sans être obligée d’en faire une réussite morale.

Le document formule finalement cette exigence avec une grande netteté : l’histoire n’est pas une collection de héros, mais une succession de décisions humaines prises par des êtres faillibles dans des circonstances complexes.

Bernadotte : un roi suédois, mais une histoire profondément française

Il y a, dans la destinée de Bernadotte, quelque chose de presque vertigineux. Il commence sa carrière comme soldat d’une monarchie finissante, devient général d’une République révolutionnaire, accède au maréchalat sous Napoléon, se rapproche puis s’éloigne de l’Empereur, devient prince héritier d’une puissance étrangère, combat les armées françaises, participe à la défaite de Napoléon et termine sa vie sur un trône européen dont descendent les souverains suédois contemporains.

Rarement carrière politique aura offert autant de retournements.

Mais cette trajectoire exceptionnelle explique aussi pourquoi Bernadotte constitue un sujet idéal pour un Contre-Portrait. Il est impossible de le réduire à une seule étiquette. Républicain ? Il le fut. Maréchal de Napoléon ? Évidemment. Opposant à l’Empereur ? Par moments. Allié de la coalition ? Oui. Roi conservateur ? Oui encore. Libéral ? La réponse devient beaucoup plus difficile.

Et c’est précisément cette difficulté qui rend le personnage intéressant.

Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir s’il faut désormais remplacer la statue de Bernadotte par une autre statue, celle d’un traître, d’un arriviste ou d’un opportuniste. Ce serait reproduire exactement le même défaut que celui dénoncé par l’émission. Un contre-mythe n’est pas nécessairement plus vrai qu’un mythe.

Il faut plutôt accepter le personnage dans toute son épaisseur historique : ses réussites, ses échecs, ses fidélités, ses ruptures, ses ambitions, ses calculs, les circonstances qui l’ont favorisé et les générations qui ont ensuite eu besoin de transformer cette trajectoire en récit glorieux.

Pourquoi lire le PDF complet après l’émission ?

L’écoute de l’émission donne le mouvement général du récit ; le PDF complet permet de s’attarder sur les pièces qui composent le dossier.

On y retrouve notamment les références aux propos de Napoléon rapportés à Sainte-Hélène, les Cahiers de Sainte-Hélène du général Bertrand, les documents relatifs aux complots militaires du Consulat et de l’Empire, le traité de Kiel de 1814 et la Constitution d’Eidsvoll.

La bibliographie secondaire permet ensuite de poursuivre l’enquête avec Jean Tulard, l’Encyclopædia Universalis, la Fondation Napoléon, les travaux de Kåre Tønnesson sur la Norvège, la Revue d’Histoire Nordique, les recherches publiées par Framespa / CNRS, ainsi que plusieurs ressources historiographiques complémentaires.

Le PDF n’est donc pas une simple transcription destinée à ceux qui auraient manqué l’émission. Il constitue un autre niveau de lecture : celui où l’on peut s’arrêter sur une affirmation, retrouver une référence, comparer les interprétations et poursuivre soi-même l’enquête.

Un héros, un traître, ou simplement un homme politique ?

C’est peut-être la question qu’il faut garder après avoir refermé le dossier. Bernadotte fut-il le héros libéral que la tradition a célébré ? Le traître absolu que certaines pages de son parcours semblent dessiner ? Aucun de ces deux portraits ne suffit réellement.

Il fut un homme de son temps, et ce temps fut celui des bouleversements les plus extraordinaires de l’histoire européenne. La Révolution ouvrit des carrières que l’Ancien Régime aurait interdites. L’Empire transforma les généraux en princes. Les guerres bouleversèrent les frontières. Les monarchies cherchèrent de nouveaux équilibres. Les peuples commencèrent à revendiquer des constitutions et des indépendances. Dans ce monde mouvant, Bernadotte comprit une chose avec une remarquable efficacité : les régimes passent, les alliances changent, les couronnes circulent, mais celui qui sait survivre peut toujours espérer arriver au sommet.

Il y arriva.

Et c’est précisément pour cette raison que son histoire mérite d’être racontée autrement.

Car derrière le roi Charles XIV Jean demeure Jean-Baptiste Bernadotte, le soldat de Pau devenu maréchal, puis prince, puis roi ; et derrière ce personnage historique demeure une question qui dépasse largement son époque : lorsque l’Histoire nous présente un héros, qui a décidé que nous devions l’admirer ?

Rambarde Knight

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