
Dieu est mort, mais le Diable a un agent : les années 70 et le grand retour du Bien contre le Mal
- Histoire
- 10 octobre 2026
Temps de lecture 8 minutes.
Au printemps 1966, une couverture noire frappée de lettres rouges s’étale sur tous les kiosques d’Amérique et pose une question qu’aucun magazine n’avait encore osé imprimer : Dieu est-il mort ? Les lecteurs s’indignent par milliers, les pasteurs tonnent en chaire, et le pays le plus croyant de l’Occident découvre avec un certain vertige qu’il ne sait plus très bien à quel saint se vouer. Puis, en l’espace de quelques années à peine, le même magazine fait sa une sur un Jésus psychédélique aux cheveux longs, avant de consacrer une autre couverture au grand retour de Satan et des sciences occultes. Le même pays, le même public, les mêmes kiosques, et deux divinités rivales vendues côte à côte comme deux marques de lessive. C’est de ce paradoxe savoureux que part ce nouvel épisode de Rétro-Futur, consacré aux années 1970, la décennie où l’industrie culturelle américaine a remis en rayon le plus vieux scénario du monde : le duel cosmique entre le Bien et le Mal.
Pourquoi ce retour soudain du sacré, et sous cette forme si spectaculaire, si rentable, si soigneusement emballée ? L’émission propose d’y répondre en fouillant les archives d’une époque qui avait tout perdu, ses présidents, ses généraux, ses certitudes, et qui réclamait à grands cris des frontières nettes dans un monde qui avait égaré les siennes. Ce qu’elle a obtenu, ce sont des films d’épouvante à guichets fermés, des prédicateurs cathodiques en costumes de luxe et une galaxie très lointaine où les gentils portent du blanc et les méchants du noir.
Une émission à découvrir sur YouTube
Rétro-Futur, l’histoire du XXe siècle lue à rebours
Rétro-Futur — L’Histoire à rebours est une émission audio diffusée sur YouTube qui remonte le XXe siècle décennie par décennie, en partant de notre présent pour aller chercher dans le passé les forces qui l’ont façonné. Le cinéma, la presse, la télévision et la politique y sont traités comme les pièces d’un même puzzle, et la culture populaire comme le grand atelier où se fabriquent les mentalités d’une époque. Chaque épisode suit une architecture fixe, d’une introduction volontiers provocante à une série de chapitres thématiques, avant une ouverture plus personnelle et un excipit littéraire qui referme le propos comme on referme un livre ancien. Le ton est celui d’un chroniqueur désabusé et documenté, qui aime les chiffres de box-office autant que les citations bien choisies, et qui n’a jamais confondu un bon récit avec une vérité.
Une Amérique en ruines morales, et Satan en tête d’affiche
L’épisode commence par planter le décor, et quel décor : des assassinats politiques en cascade, une guerre du Vietnam qui s’enlise dans la honte, un président qui ment, espionne et finit par démissionner. Au tournant des années 70, l’Amérique ne croit plus en grand-chose, et c’est précisément dans ce vide que l’industrie du divertissement va déverser ses vieilles boîtes à peur. Le Diable ouvre le bal. De Rosemary’s Baby, qui installe le satanisme dans un appartement bourgeois de Manhattan, à La Malédiction, où l’Antéchrist prend les traits d’un enfant de diplomate, en passant par L’Exorciste et son tournage réputé maudit, Rétro-Futur raconte comment l’épouvante religieuse est devenue l’un des filons les plus lucratifs de l’histoire d’Hollywood, chiffres de production et de recettes à l’appui. Et pendant que les salles s’évanouissaient, un ancien dompteur de fauves devenu organiste de bar fondait à San Francisco une Église de Satan dont la Bible allait se vendre à près d’un million d’exemplaires, prouvant qu’en Amérique, même le Malin peut devenir une marque déposée.
Jésus hippie, télévangélistes et marché de la foi
L’émission se garde bien de n’instruire qu’un seul procès, et c’est l’une de ses qualités. De l’autre côté du ring, la Jesus Revolution californienne fut un mouvement sincère, porté par d’anciens hippies qui trouvaient dans l’Évangile la structure que les communes et les drogues n’avaient pas su leur offrir. Mais ce qui était né sur les plages du Pacifique allait vite être happé par une autre machine, celle de la télévision évangélique, des studios scintillants et des collectes à plusieurs millions de dollars. Rétro-Futur retrace l’ascension de ces prédicateurs du petit écran devenus faiseurs de rois, leur rôle dans l’arrivée de Reagan à la Maison-Blanche, puis leur chute retentissante dans les scandales de la fin des années 80, avant de constater que leurs héritiers spirituels remplissent aujourd’hui des stades entiers. Le Bien spectaculaire, conclut le chroniqueur, n’est jamais tout à fait du Bien : c’est une performance.
Star Wars, ou le manichéisme à grand spectacle
Le cœur de l’épisode bat évidemment en mai 1977, lorsqu’un réalisateur encore peu connu offre à une Amérique humiliée un fermier blond, une princesse, un vieux sage, un contrebandier au grand cœur et un méchant tout de noir vêtu. Le succès est planétaire, et l’émission en détaille les coulisses économiques, à commencer par le pari sur les produits dérivés qui fera la fortune de George Lucas. Mais l’essentiel est ailleurs : après dix ans d’incapacité à distinguer les bons des méchants, au Vietnam comme à Washington, La Guerre des étoiles rendait au public la grille de lecture qu’il réclamait. Une grille si efficace que la politique s’en est emparée quelques années plus tard, transformant l’Union soviétique en « Empire du Mal » et un programme de défense antimissile en guerre des étoiles, au grand dam d’un créateur dépossédé de son propre mythe.
Quand le Mal, c’est nous
Contrepoint indispensable, l’épisode s’attarde ensuite sur ces films qui ont refusé la facilité du manichéisme et osé regarder le Mal dans le miroir. Apocalypse Now et son tournage halluciné aux Philippines, puis Platoon et Full Metal Jacket, disent tous la même chose avec une force que le temps n’a pas émoussée : la guerre broie les hommes, et le Bien comme le Mal ne sont pas des essences mais des choix que l’on cesse de pouvoir faire. Ces œuvres-là n’ont engendré ni figurines ni boîtes de céréales, et c’est peut-être pour cela qu’elles résistent encore. La dernière partie dresse enfin le bilan d’un héritage tenace, de la rhétorique de l’« Axe du Mal » aux sagas de super-héros qui rejouent le vieux drame saison après saison, avant une ouverture qui invite à se méfier de tout discours prétendant ranger le monde en innocents d’un côté et monstres de l’autre.
Timeline de l’émission
- Intro — Dieu est mort. Mais le Diable a un agent
- I — Le contexte : une Amérique en ruines morales
- II — Satan d’abord : Rosemary, L’Exorciste, et la peur qui rapporte
- III — Jésus hippie et la grande arnaque évangélique
- IV — Star Wars : le Bien contre le Mal à 775 millions de dollars
- V — Vietnam et Hollywood : quand le Mal est le nôtre
- VI — Le bilan : qu’est-ce qu’on a eu ?
- Ouverture — Ce qui reste
- Excipit
Écoutez l’épisode, et choisissez votre camp avec prudence
Si vous avez frissonné devant L’Exorciste en VHS, rêvé de sabre laser dans la cour de récréation ou zappé un soir sur un prédicateur en larmes, cet épisode vous tend un miroir aussi drôle que dérangeant. Il s’écoute en une quinzaine de minutes, au casque, en voiture ou à l’atelier, et il a cette ambition simple de vous faire revoir autrement des films que vous croyiez connaître par cœur. Abonnez-vous à la chaîne pour suivre la remontée du siècle décennie après décennie, partagez en commentaire le film des années 70 qui vous a le plus marqué, et souvenez-vous, la prochaine fois qu’on vous présentera un monde coupé en deux, de regarder qui vend les billets.






